LES AIGLES DU MALI A LA CAN 2008
Rebond: Les conquérants du possible - Rarement les Aigles n'ont eu autant d'atouts. Les joueront-ils à fond ?
Une poussée d'anxiété, une bouffée d'euphorie et une montée d'adrénaline. Les Maliens commencent à bien connaître ces symptômes qui se manifestent chez beaucoup d'entre eux juste à la veille de l'entrée en lice des Aigles dans un tournoi final de la Coupe Afrique des nations. Cette triple affection gagne d'ailleurs régulièrement du terrain. Si en 1972 elle se manifestait exclusivement dans la population des amoureux du ballon, aujourd'hui elle concerne notre pays presque tout entier, depuis la ménagère qui peinerait à donner le nom de deux sélectionnés au bambin qui affiche ostensiblement sa préférence sur son maillot.
La "CAN-mania" a connu ces dernières années une ascension irrésistible, boostée par l'organisation de l'événement dans notre pays en 2002. Elle a dépassé le stade du classique engouement sportif pour se muer en phénomène de société d'ampleur, avec ses exceptionnelles manifestations d'enthousiasme et ses inexcusables dérapages. C'est donc dire qu'une peu commune pression populaire pèse actuellement sur les Aigles dont on attend qu'ils fassent mieux que de leurs devanciers de 1994, de 2002 et de 2004.
Auparavant, seule la sélection de 1972 avait bénéficié d'une telle faveur des pronostics. Parce qu'elle disposait avec Cheick Diallo, Fantamady Kéïta, Gigla et surtout Salif Kéïta de la plus détonnante phalange offensive du continent. Et parce que les vieux briscards qu'étaient Bakoroba Touré et Ousmane Traoré étaient connus pour savoir concilier talent et abattage pour faire la loi au milieu de terrain. Le fol optimisme des Maliens ne reçut qu'une moitié de justification. En demi-finale et au bout d'une rencontre d'anthologie, les Aigles éliminèrent le vrai ogre du continent, le Zaïre. Mais ce fut ensuite pour voir la porte de la consécration leur être claquée au nez par les "Diables" miraculés du Congo Brazzaville.
Douze semaines seulement : Lors des trois participations suivantes à la CAN, les relations des supporters vis à vis des Aigles suivirent un cheminement inverse de celui de 1972. Accompagnés au départ d'une sympathie réservée, nos sélectionnés éveillèrent ensuite les espoirs les plus fous. En 1994, les doutes du public ne manquaient pas de fondement. Entre son dernier match de qualification et son départ pour Tunis l'Équipe nationale avait perdu son principal inspirateur, Djibril Diawara.
Joueur intrinsèquement doué, mais personnalité fantasque, le milieu de terrain qui n'avait trouvé aucun club où se stabiliser ne pouvait décemment faire le déplacement sur Tunis. Malgré cette évidence, le public qui l'avait porté aux nues pour la part décisive prise dans les victoires contre le Malawi et l'Égypte digérait mal sa mise à l'écart et se montrait assez sceptique sur la longévité des Aigles dans le tournoi. Mais un exploit d'entrée de jeu aux dépens du pays hôte (battu 0-2 lors du match d'ouverture) suivi d'une prestation impeccable face à l'Égypte en quarts de finale firent décoller la côte de l'E.N. Mais les plans sur la comète de notre public furent pulvérisés par une Zambie extrêmement puncheuse, mais surtout par la très grande lassitude physique de l'équipe, qu'un style gros consommateur d'énergie avait littéralement essoré.
En 2002 le relatif scepticisme du public avait une autre cause, le retard apporté à l'embauche d'un entraîneur de haut niveau. Venu prendre le relais de l'ineffable Romano Matte, Henryk Kasperczak n'eut que douze semaines pour monter un team performant. Une terrible défaite (0-3) essuyée lors du premier match amical de préparation disputé contre la Côte d'ivoire à Sikasso mit le doigt sur l'étendue des progrès à réaliser avant le jour "J". Mais défiant tous les pronostics, les Aigles furent pourtant prêts à temps, enchaînant après une mise en train grinçante contre le Liberia, un duel d'égal à égal avec le Nigeria, une mise en coupe réglée de l'Algérie et un K.O. sans fioritures aux dépens des Bafana bafana. Le mieux étant souvent l'ennemi du bien, Soumeyla Coulibaly et ses partenaires commirent l'erreur de jouer très tactique en demi-finale et donnèrent au diesel camerounais le temps d'atteindre la bonne carburation et de nous atomiser.
2004 ressemblait fort à 2002 au niveau de l'atmosphère. Une qualification plus que laborieuse, un coach (Dalger) largué sans ménagement, un autre (Stambouli) embauché à quatre mois du début de la compétition, une polémique très dure autour de la non titularisation de Mamadou Bagayoko, tous ces événements contribuèrent à installer le doute sur la capacité des Aigles à se comporter en collectif. Pourtant dés le match contre le Kenya les poulains de Stambouli démontrèrent un fond de jeu plus qu'honnête et surtout prouvèrent que leur coach avait eu raison de miser sur Frédéric Oumar Kanouté qu'il avait personnellement démarché pour que ce dernier rallie des Aigles. La côte d'amour de la sélection malienne dont le potentiel offensif impressionnait tous les observateurs grimpa de manière vertigineuse au point que pour la première fois depuis 1972, les connaisseurs pouvaient objectivement envisager pour notre pays la conquête du trophée. Cette ambition s'est malheureusement fracassé au bout d'une partie dramatiquement ratée contre le Maroc.
Un avantage de taille : Ce rappel historique était sans doute utile pour souligner que 2008 est par certains côtés substantiellement différent de trois dernières éditions. Tout d'abord parce que pour la première fois depuis 1972, un encadrement technique a eu la possibilité de travailler sur la durée. Jean François Jodar a bouclé tout le cycle des matches éliminatoires avec les Aigles qu'il continuera à coacher au Ghana. Chance que n'avait pas eue Christian Dalger éjecté après avoir qualifié la sélection pour Tunis 2004. Confort dont n'avait pas bénéficié Mamadou Kéïta appelé pour deux matches-couperets face au Malawi et à l'Égypte avant de prolonger sur notre première aventure tunisienne. Opportunité dont n'avaient joui ni Kaspercezak, ni Stambouli obligés de prendre rapidement connaissance de l'effectif possible et de boucler en l'espace de 3-4 mois le montage d'une sélection compétitive.
Contrairement à trois de ses prédécesseurs, Jodar a donc eu un avantage de taille. Il a disposé du temps nécessaire pour se forger de vraies certitudes sur les qualités de ses sélectionnés et il a pu explorer des formules alternatives dans la composition des différentes lignes de son équipe sans subir la pression de l'urgence. Rappelons à titre de comparaison que pour dégager son groupe de 22, Kasperczak avait dû recourir à un programme marathon de 6 matches amicaux casés dans un espace de 40 jours, plus précisément entre le 5 décembre 2001 et le 10 janvier 2002 et qui ont vu les Aigles affronter à la file la Côte d'Ivoire, le Maroc, le Ghana, le Burkina Faso, l'Égypte et la Zambie. Les "expérimentations" ne se sont arrêtées qu'à neuf jours du début de la compétition.
Deuxième caractéristique de cette cinquième expédition malienne, une qualité d'effectif qui fait des Aigles l'une des toutes meilleures sélections du continent. La situation est différente de 1994 où nous alignons un ensemble compact et volontaire, mais peu créatif et en panne de grands attaquants. En 2002, la force des Aigles reposait sur l'excellent travail du technicien polonais et sur le talent d'une génération (Djila, Seydou Kéïta, Police, Mamadou Bagayoko, Mamadou Dissa) qui avait brillé trois ans plus tôt au Mondial des juniors. En 2004, cette même génération se trouvait bonifiée par l'apport des talents tels que ceux de Kanouté, de "Momo" Cissoko et de Dramane Traoré, mais elle n'était pas totalement arrivée à maturité. Cette année par contre, les Aigles allient expérience et talent de manière équilibrée. Et se trouvent menés par un quatuor de cadres - Djila, Kanouté, Seydoublen et Police - en excellente forme.
Accepter le combat : Troisième caractéristique qui découle de la précédente, la composition de la sélection n'a pratiquement pas provoqué de polémiques au sein de la presse ou de l'opinion. On est très loin des psychodrames qu'avaient suscité la mise à l'écart de Djibril Diawara et la non titularisation de Makan Kéïta (1994) ou encore le non recours à Mamadou Bagayoko (2004). Il y a donc un bon niveau d'identification des supporters à leur équipe. En attendant qu'apparaissent les inévitables polémiques sur les titularisations, on peut se réjouir du fait que la victoire de Lomé ait complètement mis fin aux interrogations sur le supposé manque d'implication de certaines grosses pointures.
Se plaçant sous des auspices aussi positives, l'aventure des Aigles peut-elle atteindre le terme espéré par tous les supporters ? Cela n'est pas impossible à condition que demeure et soit fortifié l'esprit de Lomé. Le 12 octobre de l'an passé, la sélection malienne avait adopté dans la capitale togolaise un revigorant esprit commando. Elle avait pleinement assimilé une vérité qu'un certain manque d'humilité lui avait fait sous-estimer jusqu'alors. Dans les rencontres africaines, les différences de hiérarchie sont éminemment relatives. Les meilleurs (ou supposés tels) ne peuvent s'imposer sur leur seule valeur, ils doivent accepter le combat. Par "combat", nous n'entendons pas l'adoption d'un style guerrier. Nous évoquons l'acceptation d'un certain nombre de contraintes : un engagement physique hors norme, la hargne démesurée de l'adversaire, l'hostilité du public et même l'état calamiteux de la pelouse.
A Lomé, l'EN s'est pliée à toutes ces vicissitudes et elle l'a fait de manière collective. Au Ghana, ce sera en s'appuyant sur les vertus révélées en terre togolaise qu'elle pourra se tailler un chemin jusqu'au sommet. Le talent seul ne suffira pas. Il faudra une bonne dose d'abnégation (déjà contre le Nigeria et la Côte d'ivoire) et une pincée de chance, bien sûr. Il faudra aussi que Jean François Jodar, toujours prompt à relever les difficultés et à pointer les incertitudes, abandonne un certain côté plaintif de son discours et se recadre lui-même dans une logique de conquête. Il faudra enfin que se maintienne dans le groupe l'atmosphère pacifiée de Lomé.
Aucun de ces préalables n'est excessif. Mais chacun s'avère indispensable. Certains pourraient évoquer le grand coup au moral des supporters porté par les trois défaites successives essuyées en matches amicaux de préparation. Personnellement, nous y voyons surtout les avatars d'une préparation menée sans grand flair plutôt que le reflet de la forme actuelle de notre sélection. Les trois revers ne sont à négliger, ne serait ce que pour les lacunes qu'elles ont révélées surtout en défense. Mais ils ont surtout mis en évidence une concentration plus que moyenne des sélectionnés dans ces rencontres. L'état d'esprit sera tout à fait différent le 2& janvier prochain.
Pour notre part, nous pensons qu'il s'est produit un vrai déclic dans la sélection dont les leaders ont la conviction désormais que la qualité du groupe impose sinon une nécessité de consécration, au moins un devoir de parcours sportif ambitieux. C'est déjà beaucoup par rapport à la déliquescence du groupe entre 2004 et 2006. Cela pourrait être suffisant pour débroussailler un parcours conforme à la valeur d'un groupe qui se trouve aujourd'hui à la croisée de ses destins.
Source : G. DRABO - Quotidien L'Essor (MALI)°n°16115 du 16 janvier 2008